web analytics

Articles récents

P. LUC 2020

Le blog du Père Luc – Films, livres, musiques, etc.

[où il est question de films, de livres, de musiques, etc. par un religieux de la Congrégation des Sacrés-Coeurs (Picpucien)]

=> http://lucschweitzer.over-blog.com/

20200111 – Livre / Musique

VIE DE BEETHOVEN

Un livre de Romain Rolland.

« Ludwig van Beethoven naquit le 16 décembre 1770 à Bonn, près de Cologne, dans une misérable soupente d’une pauvre maison », écrit Romain Rolland. Dès sa venue au monde, semble peser sur celui qui, avec Mozart, est devenu le compositeur le plus célèbre de tous les temps, comme une chape de désolation qui ne l’a quasiment jamais quitté. En cette année, où nous commémorons le 250ème anniversaire de sa naissance, découvrons, redécouvrons ce génie de la musique dont nous ne connaissons peut-être que les compositions les plus célèbres. Mais, pour peu que nous soyons suffisamment curieux, nous ne finirons jamais ni de sonder l’âme de cet homme ni de nous émerveiller des œuvres qu’il nous a léguées.

Pour ce faire, pour renouveler notre écoute, éduquer notre oreille, ouvrir notre cœur, il peut être très profitable d’en savoir davantage sur la vie du compositeur ou, au moins, d’en avoir un aperçu. Ce n’est pas le cas de tous les musiciens, mais Beethoven (tout comme Robert Schumann, par exemple) fait partie de ceux dont les œuvres et la vie sont étroitement intriquées. Ni les articles ni les ouvrages ne manquent, bien évidemment, mais il en est beaucoup de très savants qui ne sont à la portée que des musicologues accomplis. Il existe aussi, fort heureusement, des livres plus simples, plus accessibles au grand public, et qui s’avèrent bien suffisants pour une première approche. Parmi ceux-ci, l’on peut distinguer l’opuscule qu’écrivit Romain Rolland en 1903, opuscule qui fut édité par Charles Péguy dans ses Cahiers de la Quinzaine et qui, à la surprise et de l’auteur et de l’éditeur, connut un important succès. Il vient d’être opportunément réédité par les éditions Bartillat.

Il faut croire que le petit ouvrage répondait à une attente, à un appétit de connaissances, à une curiosité très saine. Romain Rolland avait imaginé cette Vie de Beethoven comme le premier volet d’une série d’ouvrages consacrés aux hommes illustres. Il voulait, ce faisant, proposer des exemples d’héroïcité. Mais attention, il ne s’agissait pas de n’importe quelle héroïcité : « Je n’appelle pas héros, écrivait-il dans sa préface de 1903, ceux qui ont triomphé par la pensée ou par la force. J’appelle héros seuls, ceux qui furent grands par le cœur. » Rolland conçoit ce livre comme une sorte d’antidote au nietzschéisme qui remportait alors un franc succès. Il s’agissait, en vérité, d’un nietzschéisme assez caricatural, mais peu importe. Pour Romain Rolland, la grandeur de Beethoven s’oppose radicalement au nihilisme « surhumain », puisqu’elle se traduit, comme l’explique très bien Jean Lacoste dans sa passionnante préface, par « une expérience positive, créatrice, celle de la Joie. »

Voilà ce qui fait de Beethoven un héros ! Pourtant sa vie, telle que la raconte Romain Rolland, n’est qu’une suite de déboires, d’épreuves, de souffrances, presque ininterrompue. Dès sa jeunesse, à Bonn, ville dont il gardera cependant toujours un précieux souvenir (tout comme il préférera toujours le Rhin au Danube), il doit subir l’emprise d’un père ivrogne qui ne cherche qu’à exploiter ses dispositions musicales. À cela s’ajoute le décès de sa mère en 1787. Mais, bien sûr, c’est à Vienne qu’il se fixe dès 1792, ville qu’il ne quitte plus, même si, comme ce fut le cas pour bien d’autres compositeurs, la capitale autrichienne se montre très ingrate à son égard.

Dès ce moment-là, entre 1796 et 1800, la surdité commence ses ravages. Une telle infirmité est une épreuve terrible pour n’importe qui, elle complique considérablement la communication avec autrui, elle isole. Mais quand on est compositeur ! Dans une lettre à Wegeler, un de ses amis, Beethoven s’exprime à ce sujet : « … Je mène une vie misérable. Depuis deux ans, j’évite toutes les sociétés, parce qu’il ne m’est pas possible de causer avec les gens ; je suis sourd. » Or la surdité, aussi redoutable soit-elle, n’est pas le seul motif d’affliction de Beethoven. Sur le plan sentimental, lui qui se fait une haute idée de l’amour, lui qui déteste les propos grivois, mais lui qui s’enflamme rapidement pour les personnes de sexe féminin qu’il rencontre, ne connaît que des déconvenues. Deux femmes sont particulièrement chères à son cœur : Giulietta Guicciardi qui, en fin de compte, préfère épouser un autre homme, ce qui provoque une profonde crise de désespoir chez Beethoven, au point qu’il est tenté par le suicide ; et Thérèse de Brunswick, avec qui il se fiance en 1806, mais avec qui, pour des raisons qui demeurent mystérieuses, le mariage s’avère impossible.

D’autres adversités encore accablent Beethoven : son neveu, pour qui il se dévoue sans compter, mais qui se montre très indigne d’une telle confiance ; et d’incessants soucis d’argent car, même s’il y a une période de sa vie où il est aidé par de riches mécènes, le compositeur n’est jamais rémunéré à sa juste valeur. Même la 9ème symphonie, qui remporte, dès sa création, un franc succès, ne lui rapporte rien sur le plan pécunier.

Venons-en justement, pour finir, à cette fameuse symphonie et à son Hymne à la Joie, jaillissement inattendu de voix chantant le poème de Schiller. Personne encore n’avait eu cette audace de faire intervenir des voix solistes et un chœur au terme d’une œuvre symphonique. Beethoven, lui, y songe depuis longtemps avant de s’y résoudre enfin. Tout l’opuscule de Romain Rolland culmine dans cet événement sur lequel l’écrivain s’étend longuement. Car elle est là, l’héroïcité de Beethoven : du fond d’un abîme de tristesse, parvenir à célébrer la Joie. Pas n’importe quelle Joie, qui plus est : comme le fait, très justement, remarquer Romain Rolland, il y a un silence juste avant l’apparition du thème de la Joie dans la symphonie, comme pour signifier que la Joie descend du ciel. Elle est un cadeau offert à une humanité souffrante : « Toute une humanité frémissante, écrit Romain Rolland, tend les bras au ciel, pousse des clameurs puissantes, s’élance vers la Joie, et l’étreint sur son cœur. » La grandeur, l’une des grandeurs en tout cas, de Beethoven, c’est d’avoir puisé au tréfonds de son cœur ce trésor insoupçonné, imprévu. « Un malheureux, écrit Romain Rolland, pauvre, infirme, solitaire, la douleur faite homme, à qui le monde refuse la joie, crée la Joie lui-même pour la donner au monde. » Comment mieux dire les choses et comment mieux inviter à découvrir ou redécouvrir l’homme Beethoven et ses œuvres ?

Luc Schweitzer, ss.cc.

20200106 – Cinéma

SÉJOUR DANS LES MONTS FUCHUN

Un film de Gu Xiaogang.

Comme le faisait remarquer, ces jours-ci, sur son blog, le critique de cinéma Pierre Murat, 2019 fut marqué, entre autres, par l’excellence des films venus de Chine jusqu’à nos grands écrans. La qualité indéniable de la production cinématographique de ce pays se confirme brillamment, dès le début de 2020, avec la sortie de Séjour dans les monts Fuchun, d’ailleurs présenté comme le premier volet d’une trilogie qui promet, d’ores et déjà, d’être passionnante.

Malgré la censure toujours en vigueur du côté de Pékin, les cinéastes chinois font preuve d’une habileté des plus remarquables pour donner à voir les réalités complexes, parfois antinomiques, de leur pays. Nouveau venu dans le 7ème art, Gu Xiaogang non seulement n’échappe pas à cette règle mais l’affine au point qu’on a le sentiment d’avoir affaire à un cinéaste chevronné. Or il s’agit bel et bien de son premier film ! Voilà qui est pour le moins prometteur.

Le titre se réfère à un rouleau peint au XIVème siècle par un ermite qui s’était retiré dans cette région des monts Fuchun. De nos jours, la belle vallée désertique de jadis s’est transformée en un centre urbain en pleine mutation. La ville, certes encore entourée d’îlots de verdure, se renouvelle de fond en comble : des immeubles, des quartiers entiers, sont en cours de destruction tandis que d’autres s’érigent. Quantité de projets immobiliers émergent, avec une nouvelle ligne de métro. Seul le fleuve Fuchun, qui traverse la métropole, semble avoir échappé au cours du temps. Mais ce n’est qu’apparence car ce fleuve, réputé autrefois pour l’abondance de ses poissons, a été si malmené par les pollueurs ou par des systèmes de pêche inconsidérés qu’on ne peut plus guère y attraper de quoi sustenter grand monde.

Cette réalité, Gu Xiaogang la montre tout en s’attachant à suivre les différents membres d’une des familles qui y résident. La scène d’ouverture nous les présente rassemblés à l’occasion de l’anniversaire de l’aïeule du clan. La fête est joyeuse mais s’interrompt brutalement lorsque cette dernière, peut-être sous le coup de l’émotion, doit être transportée à l’hôpital du fait d’une attaque cardiaque. Quoi qu’il en soit, nous avons pu apercevoir celles et ceux dont le cinéaste s’attache ensuite à évoquer les parcours. Ils sont à l’image de leur ville, marqués par le passé et les traditions tout en étant fortement confrontés au monde moderne, à ses tentations et aux changements de mentalité qui surgissent inévitablement.

Les quatre fils de l’aïeule dont on célébrait les 70 ans au début du film sont tous confrontés à des difficultés et contraints à prendre d’importantes décisions. Aucun ne roule sur l’or. L’aîné, qui tient un restaurant, se décide, malgré les réticences de son épouse, à prendre chez lui sa mère qui perd de plus en plus la mémoire, lorsqu’elle sort de l’hôpital. Un autre fils, pêcheur, est obligé de trouver refuge jour et nuit sur son bateau, avec sa femme, depuis que l’immeuble dans lequel il résidait a été détruit. Un autre essaie de s’en sortir financièrement en organisant des jeux clandestins, tout en ayant la charge d’un fils trisomique. Tous sont dépeints par le cinéaste avec bienveillance, malgré leurs défauts petits ou grands, ce qui les rend, à nos yeux de spectateurs, très attachants. Mais celle qui émeut le plus, avec le jeune trisomique, c’est Gu Xi, la fille du restaurateur. Le garçon avec qui elle veut se marier, un enseignant sans le sou, ne convient pas à sa mère qui, comme la jeune fille s’obstine, va jusqu’à la rejeter impitoyablement. En un long travelling, saisissant de technicité mais surtout de beauté, une pure merveille de cinéma, le réalisateur avait pris soin de nous montrer la naissance de cet amour : cela se passait au cours d’une promenade au bord du fleuve. Le garçon avait parié qu’il ferait une longue partie du trajet en nageant, tandis que son amie le suivrait sur la rive. Il s’exécute et tous deux se retrouvent une fois l’exploit réalisé, reprenant leur marche ensemble jusqu’à un navire. La caméra ne les quitte pas un seul instant : c’est une scène belle à tomber !

Arrivés au bout de ce superbe film, qui dure 2 heures 30, c’est à regret que nous en quittons les personnages, mais déjà heureux à l’idée de les retrouver quand sortira le deuxième volet de la trilogie.  

8,5/10

Luc Schweitzer, ss.cc.