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P. LUC 2018

Le blog du Père Luc – Films, livres, musiques, etc.

[où il est question de films, de livres, de musiques, etc. par un religieux de la Congrégation des Sacrés-Coeurs (Picpucien)]

=> http://lucschweitzer.over-blog.com/
20180627 – Cinéma

Parvana

PARVANA, UNE ENFANCE EN AFGHANISTAN

Un film de Nora Twomey.

Il faut ne pas manquer d’audace pour aborder, sous forme de film d’animation (destiné, en priorité, à un public d’enfants), un sujet tel que celui qui est ici proposé : l’histoire d’une fillette de 11 ans sous le régime des talibans. Grâce à un scénario écrit avec beaucoup d’habileté, la gageure s’avère totalement relevée. On a affaire à un film prenant, intelligemment conçu et réalisé, et qui devrait plaire, en réalité, à toutes les tranches d’âge (à partir de 8 ans, de préférence).

Voici donc l’histoire de la petite Parvana, une histoire que la réalisatrice prend bien soin de situer dans le temps et dans l’espace. Car si l’Afghanistan d’aujourd’hui fut, au cours des siècles, une terre convoitée, conquise, rougie par le sang de nombreux guerriers tombés au combat, elle connut aussi des périodes de calme et de prospérité qui permirent l’éclosion de talents dans des domaines aussi divers que ceux de la littérature (des contes) et que ceux des sciences. Les femmes elles-mêmes, il n’y a pas si longtemps, commençaient de s’émanciper en ayant accès, par exemple, aux champs de la culture.

Par malheur, cette évolution fut radicalement stoppée par l’arrivée au pouvoir des talibans. Et, bien sûr, comme toujours quand s’instaure quelque part un régime de terreur, les maitres ont aussitôt entrepris de détruire les livres (soupçonnés de perversion des esprits) et de mettre au pas des catégories de personnes (en l’occurrence, les femmes, mais aussi les détenteurs d’un savoir, quel qu’il soit). C’est ainsi que, dans le film, la petite Parvana assiste, impuissante, à l’arrestation de son père, un homme qui aime les livres, qui raconte volontiers des histoires et travaille comme écrivain public : bien des raisons de le rendre suspect aux yeux des talibans qui s’en débarrassent en le faisant emprisonner.

Pour Parvana et les autres membres de sa famille, la vie s’en trouve extrêmement compliquée. Comment faire pour subvenir à tous les besoins quand il est interdit aux femmes de se déplacer sans être accompagnées par un homme ? C’est la raison pour laquelle Parvana imagine un subterfuge : se faire couper les cheveux et s’habiller en garçon afin de pouvoir se déplacer comme elle veut, non seulement afin de chercher de l’eau ou de faire des courses au marché, mais aussi afin d’essayer de secourir son père.

Tout entière polarisée par cet objectif, la fillette multiplie les actes de bravoure. Mais ce qui lui donne du courage, c’est précisément l’un des domaines exécrés par les talibans, celui du pouvoir de l’imagination. Car, tout en poursuivant son chemin semé de périls, la fillette raconte une histoire légendaire, celle d’un prince nommé Souleymane qui dut combattre la férocité d’un roi éléphant. Et le film prend les couleurs de l’enchantement, se parant de la beauté des miniatures, tout en conservant ses références aux dures réalités de la vie quotidienne d’une petite fille afghane.

Il faut saluer et même acclamer le travail accompli par Nora Twomey, la réalisatrice du film. Quoique irlandaise, l’hommage qu’elle rend aux femmes afghanes et à la culture de ce pays ne se départ jamais ni de justesse ni d’émotion tout en suggérant, en fin de compte, la possibilité d’un espoir.

8,5/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180622 – Cinéma

Bécassine!

BÉCASSINE !

Un film de Bruno Podalydès.

Faire un film sur Bécassine, héroïne créée par Jacqueline Rivière et dessinée par Emile Pinchon, dont les aventures firent le bonheur de générations d’enfants sous forme de BD durant la première moitié du siècle dernier, cela peut sembler à priori une initiative saugrenue et malvenue. Saugrenue parce que ce personnage de bonne à la fois brave et étourdie paraît terriblement daté. Malvenue parce que la naïve créature a acquis, depuis longue date, le don d’agacer ceux qui, parmi les Bretons, estiment qu’elle est « l’incarnation du mépris dont les Bretons ont souvent souffert » (James Eveillard et Ronan Dantec). Certains indépendantistes n’ont d’ailleurs pas manqué d’appeler au boycott du film !

En vérité, cette polémique n’a pas lieu d’être. Elle ne tient aucun compte du dépoussiérage qu’a accompli Bruno Podalydès en donnant ou en redonnant à l’héroïne une fraîcheur et une perspicacité qui non seulement ne devraient froisser aucun Breton mais devraient plutôt provoquer leur enthousiasme. La Bécassine du film n’a rien d’offensant pour qui que ce soit ; au contraire, elle procure un plaisir simple, bon enfant, mais sans rien de stupide, qui devrait réjouir tous les spectateurs.

Il faut dire que Bruno Podalydès a trouvé en Emeline Bayart l’actrice idéale pour incarner ce rôle. Dès qu’elle apparaît à l’écran, après quelques scènes introductives et très drôles qui exaltent la complicité de Bécassine enfant puis adolescente avec son oncle Corentin (Michel Vuillermoz), on est aussitôt captivé par le talent dont elle fait preuve. On ne pourrait rêver meilleure interprétation d’une héroïne en qui s’affirment paradoxalement la simplicité et la malice.

Partie sur les routes pour monter à la capitale y trouver un travail (et y voir la Tour Eiffel !), Bécassine en vérité ne va pas bien loin. C’est la marquise de Grand-Air (Karin Viard) et son homme de confiance Mr Proey-Minans (Denis Podalydès) qui, alors qu’ils viennent de se séparer de la nounou (Vimala Pons) chargée du soin de la petite Loulotte, un bébé, engagent à sa place Bécassine et la ramènent en leur château dont on découvre rapidement qu’il perd littéralement de son lustre. La marquise, en effet, est fort désargentée, même si elle peut encore se targuer d’avoir un peu de domesticité. Mais le film acquiert toute sa saveur lorsque, quelques années plus tard, surgit Mr Rastaquoueros (Bruno Podalydès), un marionnettiste qui charme son public au point de s’installer à demeure. On se demande à qui on a affaire : un enchanteur ou un escroc… Quelqu’un, en tout cas, qui apporte du rêve, de l’illusion et un semblant de liberté (thèmes qu’affectionnent le réalisateur).

Quant à Bécassine, elle, elle fait preuve de sagacité et d’inventivité au point de surprendre tout le monde. Car ce qui est remarquable, dans ce film, c’est qu’on a affaire à une Bécassine fort différente, en fin de compte, de son image classique de bonne naïve et quelque peu ridicule. Ce qui la caractérise, chez Bruno Podalydès, ce n’est certes pas la sottise, mais bien plutôt ce qu’on pourrait appeler l’esprit d’enfance ou, si l’on préfère, l’aptitude à l’émerveillement. De ce point de vue, on peut même la considérer comme un modèle que nous serions très avisés de prendre tous en exemple. Si, comme elle, nous étions capables de nous émerveiller des plus simples choses (ou de ce qui nous paraît tel), de l’eau qui coule d’un robinet ou une ampoule qui s’allume parce que nous avons appuyé sur un interrupteur, si nous cessions d’être blasés, ce ne serait pas mieux ? Il me semble bien que si !  Allons ! Allons ! Soyons tous un peu « Bécassine » et le monde s’en portera mieux !

8/10

 

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180614

Bonjour à tous!

Ci-dessous un article de mon blog, consacré non pas au cinéma ni à la littérature ni à la musique, mais à une exposition de photographies de Willy Ronis.

Bien amicalement.

Luc Schweitzer, ss.cc.

Willy Ronis

WILLY RONIS PAR WILLY RONIS

Une exposition de photographies.

L’exposition est gratuite et elle se tient au Pavillon Carré de Baudouin 121, rue de Ménilmontant à Paris 20ème  jusqu’au 29 septembre 2018. Elle rassemble une quantité impressionnante d’œuvres de Willy Ronis (1910-2009), un photographe auquel on attribue parfois l’étiquette d’ « humaniste ». Mais peu importe les vocables forcément réducteurs dont on se plaît à affubler les artistes, comme s’il était rassurant de les classer dans des catégories. Ce qui est sûr, par contre, c’est que Willy Ronis a porté un regard complice et attentif sur les humains, oui, et, en particulier, sur les plus obscurs, ceux à qui on n’est que trop tenté de ne prêter aucune attention. Willy Ronis, lui, les a vus, il est allé à leur rencontre et il les a immortalisés en les photographiant.

C’est à partir d’albums conçus par le photographe lui-même qu’a été réalisée l’exposition du Carré Baudouin. Elle met à l’honneur, bien évidemment, le magnifique ensemble de photographies prises dans les quartiers de Belleville et de Ménilmontant à la fin des années 40 et au début des années 50. Ces œuvres composent comme une partition irremplaçable sur le Paris populaire de ces deux quartiers, sur les bistrots, les petits métiers et les petites gens, comme on dit. Nul besoin de préciser que tout ce qu’a photographié Willy Ronis a aujourd’hui quasiment disparu. Ce qu’il en reste, ce sont précisément ces photographies. On ne peut les regarder sans en ressentir une profonde émotion.

Bien sûr, Willy Ronis a photographié beaucoup d’autres lieux et beaucoup d’autres sujets, mais son regard s’est toujours porté, de manière privilégiée, sur le monde populaire. Même dans ses autoportraits, le regard change au fil du temps : après s’être photographié lui-même dans des poses presque précieuses, l’artiste un peu dandy a laissé la place à l’homme « nu » si l’on peut dire, même quand il s’expose portant des flashes. Mais son sujet privilégié, c’est le monde du travail : son regard, il le tourne volontiers vers les ouvriers en lutte et il le fait toujours avec une chaleureuse empathie et, parfois, avec une sorte de clin d’œil de complicité.

Willy Ronis a beaucoup photographié Paris (et pas seulement les quartiers de Belleville et Ménilmontant), mais il a également voyagé, fixant sur la pellicule de nombreuses vues de province et d’autres prises à l’étranger. Partout, on le devine attentif aux petits miracles de la vie ordinaire, à ce qui transforme une scène qui pourrait paraître banale en un tableau admirable et précieux. Tout est dans le regard, bien sûr. Et dans la patience de l’artiste qui a su attendre le moment opportun, le jeu de lumière qui convenait, la petite touche d’inattendu qui étonne et qui émerveille. Partout, le photographe sait percevoir ce qui mérite d’être fixé, à Marseille, en Provence, en Italie, à Prague, dans le Nord, dans le Sundgau alsacien ou encore à Richemont et dans ses environs (c’est-à-dire en Moselle, dans ma région d’origine !) où, par exemple, il photographie, vus de dos et emmitouflés sous leur cape, trois enfants allant à l’école. À Bruges, il se plaît malicieusement à photographier une procession de béguines et, dans une église d’Italie (si je ne me trompe), des dévotes. Le regard est amusé, mais jamais offensant.

Car la dignité jamais ne fait défaut à Willy Ronis. On le devine, on le perçoit, il aime les êtres qu’il photographie et il s’excuse presque d’avoir, en quelque sorte, volé des scènes d’intimité (celles qui montrent des amoureux, par exemple). Ou encore, lorsqu’il photographie des instants de vie familiale (son enfant endormi, par exemple). Ou, enfin, lorsqu’il photographie des nus. Le corps féminin, il le pérennise pour sa beauté et pour les superbes jeux de lumière qui en révèlent la magnificence, mais jamais de manière impudique. Son fameux « nu provençal », qui reste peut-être sa photographie la plus célèbre, provoque à juste titre l’émerveillement.

En grand photographe, toujours attentif aux petits riens de la vie, Willy Ronis nous invite tous à changer de regard. Et si, nous aussi, nous regardions autrement notre environnement. Et si nous étions davantage capables d’attention et de patience. Et si percevions enfin tous les petits miracles qui jalonnent nos journées.

Luc Schweitzer, ss.cc.

 

 

20180611 – Cinéma

La mauvaise réputation

LA MAUVAISE RÉPUTATION

Un film de Iram Haq.

Qu’il y ait, sur nos écrans, des films de pur divertissement, censés nous faire oublier, le temps qu’ils durent, les âpres réalités de notre monde, pourquoi pas ? Il m’arrive d’aller voir des films de ce genre et, parfois, d’y trouver du plaisir. Heureusement, cependant, que l’offre cinématographique propose également d’autres films que ceux-là ! On ne saurait se contenter d’un cinéma d’évasion. Il me paraît nécessaire de se confronter aussi et surtout aux films qui rendent compte, d’une manière ou d’une autre, du réel, y compris lorsque le réel est dérangeant ou oppressant. Ainsi du sort que l’on réserve à certaines jeunes filles soupçonnées d’être « fautives » au point d’entacher, soi-disant, l’honneur de leur famille.

C’est le cas dans « La Mauvaise Réputation », un film dans lequel la réalisatrice Iram Haq raconte sa propre histoire. Prénommée Nisha dans le film, la jeune fille d’origine pakistanaise vit avec ses parents, son frère et sa petite sœur en Norvège et, bien sûr, au contact de ses camarades d’école, s’expose à des influences différentes de, voire contraires à, celles que lui ont inculquées ses parents. Ses premiers troubles d’adolescente, elle les expérimente au contact des jeunes Norvégiens qu’elle fréquente au collège. Mais le soir où son père la surprend dans sa chambre en compagnie d’un garçon qu’elle y a fait entrer clandestinement, tout s’effondre. Dans la famille pakistanaise qui est la sienne, on ne plaisante pas avec ce genre d’incartades. La peur du déshonneur, la crainte du regard des autres familles de même origine, le risque d’être mis au ban de leur communauté d’appartenance et de voir les clients de son magasin diminuer de façon drastique, c’est trop de pression et trop de honte pour le père de Nisha qui, même s’il affirme qu’elle compte pour lui plus que tout au monde, décide de la mettre au pas de manière intraitable.

Pour ce faire, rien de tel, selon sa logique, que de forcer sa fille à quitter la Norvège afin de la confier à sa famille restée au Pakistan. Là-bas, au pays, loin des tentations inhérentes à l’Occident, le père de Nisha estime qu’elle sera sous bonne garde et qu’on saura l’éduquer selon les coutumes du pays. On imagine ce qu’éprouve l’adolescente, contrainte de faire ce voyage, puis se retrouvant sous surveillance de sa famille du Pakistan. Mais c’est se tromper lourdement que de croire que, parce qu’elle est dans son pays d’origine, la jeune fille ne saurait plus être cause d’aucun scandale. Il suffit d’un beau jeune homme et d’une petite frasque de rien du tout pour que tout recommence, d’autant plus que des policiers véreux ne demandent pas mieux que d’en profiter brutalement et vénalement. Nisha n’est pas au bout de ses peines ni son père au bout de sa honte. Comment un père peut-il aimer sa fille (car il ne fait pas de doute qu’il aime) tout en lui faisant subir autant d’avanies ?

De ce point de vue, certaines scènes de ce film sont particulièrement bouleversantes, voire extrêmement choquantes. Mais on sent bien que la réalisatrice est restée au plus près de ce qu’elle a elle-même vécu, de ce qu’elle a dû supporter. Son film, cependant, ne bascule ni dans l’accusation ni, encore moins, dans la condamnation. Il est plutôt du registre du questionnement. Pourquoi ? Le père de Nisha n’est pas un monstre, dans ses yeux se devinent la peine et le doute. Pourquoi ? Mais pourquoi donc se comporte-t-il aussi durement avec sa propre fille ? Une question qui ne cesse de hanter Iram Haq, sans nul doute.

8/10

 Luc Schweitzer, ss.cc.

20180528 – Théatre

Deux pièces sont proposées, cette année, par la troupe « Réplic’Pus » de Réseau Picpus :

LA MOUETTE d’Anton Tchékhov : lundi 18 et samedi 23 juin à 20h à l’Espace Bernanos 4, rue du Havre 75009 Paris

(N. B. : je joue moi-même, dans cette pièce, le rôle de Sorine !)

https://www.billetweb.fr/la-mouette-anton-tchekhov

LE SCHPOUNTZ de Marcel Pagnol : vendredi 15 et mercredi 20 juin à 20h à l’Espace Bernanos 4, rue du Havre 75009 Paris

https://www.billetweb.fr/le-schpountz-pagnol

 Théatre Réseau Picpus IMG_0550

LA MOUETTE

Une pièce en 4 actes de Anton Tchékhov.

Cette pièce, dont la première représentation, le 17 octobre 1896, au théâtre Alexandrinski de Saint-Pétersbourg, se solda par un échec, n’en connut pas moins rapidement le succès qu’elle méritait. Dès 1898, dans une mise en scène de Constantin Stanislavski à Moscou, elle fut copieusement acclamée et ne cessa, depuis, d’être considérée, à juste titre, comme l’une des pièces les meilleures et les plus représentatives d’Anton Tchékhov.

Pour la désigner, ce dernier employait le mot de « comédie », ce qui ne laisse pas de surprendre, dans la mesure où nous n’employons plus ce mot qu’à propos des divertissements qui provoquent nos rires. Dans ce sens-là, évidemment, le vocable ne convient ni à « La Mouette » ni à aucune autre pièce de Tchékhov. Mais c’est négliger les autres significations du mot « comédie » qui peut aussi bien s’appliquer à la description ou à la mise en scène de multiples types de personnages et de leurs comportements, à la manière de Balzac qui rassemblait toute son œuvre sous l’expression de « comédie humaine ».

Précisément, d’une certaine façon, les pièces de Tchékhov sont l’équivalent théâtral de l’œuvre romanesque de Balzac. Elles sont la « comédie humaine » mise sur scène. Les personnages qui évoluent dans les pièces du dramaturge russe sont certes typés, mais ne sont jamais caricaturaux, et l’on pourrait trouver sans peine leurs équivalents dans la vie réelle. Tchékhov, sans nul doute, était un observateur minutieux du théâtre de la vie et ses personnages, très probablement, lui ont été inspiré par des individus qui lui étaient proches, qu’il a fréquentés ou dont il a entendu parler.

Dans « La Mouette », on a ainsi affaire à un conseiller d’état à la retraite (Sorine), à sa sœur Arkadina, une comédienne de grand renom, au fils de cette dernière (Constantin Tréplev), un jeune homme qui se targue d’être un grand auteur de théâtre, à Nina, la jeune fille dont ce dernier est éperdument amoureux, à Chamraev, le gérant du domaine, à sa femme Paulina Andréevna et à leur fille Macha, à Trigorine, un homme de lettres réputé, au médecin Dorn et à l’instituteur Medvédenko. Presque des gens ordinaires, pourrait-on dire, en tout cas des personnages davantage préoccupés d’eux-mêmes, de leurs propres rêves ou de leurs propres déceptions, de leur orgueil, de leurs aspirations, voire de leur médiocrité, que de ce qu’éprouve autrui. Chacun reste plus ou moins le prisonnier de ses obsessions et se débat comme il peut pour apaiser son mal de vivre. On se parle, on échange, on s’occupe, mais avec plus ou moins de superficialité et donc sans être capable de soulager autrui, encore moins d’enrayer l’inéluctable drame qui se prépare. Hormis lors de quelques sursauts de lucidité qu’ils s’empressent de minimiser, les protagonistes semblent ne rien percevoir de ce qui se passe vraiment dans le cœur d’autrui. Ou, s’ils en ont la perception, ils font comme s’ils ne l’avaient pas.

Ainsi va la « comédie humaine » chez Tchékhov. On essaie de donner le change, de faire bonne figure, en se vantant, en courtisant, en rêvant, en se croyant talentueux, en énumérant ses regrets, mais au fond, quasiment tous ces personnages souffrent de solitude et cherchent une reconnaissance qui ne leur est accordée (si c’est le cas) que sur de mauvaises bases. Or ce qui ajoute à la force du théâtre de Tchékhov, c’est que, malgré, ou peut-être à cause de, leurs limites humaines, voire de leur médiocrité, ces personnages restent touchants. Ils sont même bouleversants. Ils le sont parce qu’ils sont vrais, parce qu’on peut se reconnaître en eux, parce que, comme eux, nous savons qu’il nous est difficile de nous préoccuper davantage d’autrui que de nous-mêmes. Et ils le sont aussi parce que, comme toujours chez Tchékhov, il ne faut pas se fier aux apparences : ce que disent les personnages et le peu qu’ils font, leurs paroles et leurs actes, leurs maladresses, laissent deviner, malgré eux, les remous de leur âme. Mieux, peut-être, que tout autre auteur de théâtre, Tchékhov a su respecter les complexités des âmes humaines. Sous leurs dehors de simplicité, de limpidité, ses pièces, et en particulier « La Mouette », mettent les cœurs à nu.

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180518 – Cinéma

En guerre

EN GUERRE

Un film de Stéphane Brizé.

Après avoir adapté avec talent Guy de Maupassant dans « Une Vie » (2016), un film injustement snobé par une grande partie des critiques, Stéphane Brizé opte pour la voie de la prudence en revenant à ce qui a fait son succès, le drame à caractère social. Comme dans « La Loi du Marché » (2015), le seul acteur professionnel apparaissant dans le film est Vincent Lindon, mais le personnage qu’il incarne dans « En guerre » diffère assez sensiblement de celui qu’il jouait dans le film précédent. Au lieu d’être un homme rabaissé, voire même écrabouillé, par « la loi du marché », il interprète, dans ce nouveau film, un leader syndicaliste particulièrement déterminé à se battre et à ne rien lâcher.

Pour raconter son histoire de lutte, Stéphane Brizé, bien plus qu’il ne l’avait fait pour le film de 2015, lui a résolument donné une forme quasi documentaire, alternant les séquences de reportages télévisés et les scènes prises sur le vif ou donnant, en tout cas, cette impression. Le dispositif mis en place par le cinéaste et son équipe ont clairement pour but de mettre le spectateur comme en immersion dans cette réalité des salariés en lutte contre un système qui les broie impitoyablement. Seules quelques scènes de la vie privée, en famille, du personnage joué par Vincent Lindon, nous rappellent le caractère fictif de l’œuvre, mais elles sont trop rares pour changer quoi que ce soit à la perception globale des spectateurs. Le film s’inscrit dans un certain courant très réaliste qu’adoptent volontiers certains cinéastes contemporains, un courant qui, je dois le dire, provoque toujours, chez moi, un peu de gêne, un peu d’insatisfaction. Un cinéaste comme Stéphane Brizé, qui a adapté un roman de Maupassant, ne devrait pourtant pas se méfier de la fiction… Or, ici, tout le dispositif vise à réduire à presque rien la dimension fictionnelle pour donner l’illusion d’une plongée dans une réalité déterminée. J’emploie le mot « illusion » car, en fin de compte, personne n’est dupe et l’on sait bien, quand on est spectateur d’un tel film, ne serait-ce que parce qu’on est assis dans son fauteuil, qu’on a affaire à du cinéma, avec tout ce que cela comporte du point de vue des choix de mise en scène, d’éclairage, de montage, etc. D’une certaine façon, on est en présence d’un cinéma qui voudrait se faire passer pour autre chose que ce qu’il est.

Avec Stéphane Brizé, néanmoins, malgré la réserve que je viens d’énoncer, ni l’efficacité du film ni son impact ne sont en rien diminués. L’entreprise Perrin, dont il est question dans le film, ainsi que l’usine de sous-traitance automobile d’Agen que l’on projette de délocaliser, sont fictives, mais la lutte (voire la guerre, comme l’affirme le titre) que l’on voit se dérouler sous nos yeux ne correspond que trop à ce dont l’actualité se fait régulièrement l’écho. Il faut savoir gré au réalisateur d’avoir pris soin de dépasser l’aspect médiatique de cette sorte d’événements en mettant en parallèle, tout au long du film, des scènes de reportages télévisés et des scènes (les plus nombreuses) auxquelles n’assistent pas les journalistes et dont rien ne paraît sur les petits écrans. Or ce sont ces scènes-là qui sont les plus intéressantes, car elles nous font percevoir la complexité des discussions, des tractations, des débats. Elles s’opposent au caractère réducteur de ce que présentent les médias. Elles prennent soin aussi, et il faut complimenter le réalisateur à ce sujet, d’éviter le basculement dans un manichéisme qui serait simpliste et décevant. Il n’en est rien, les représentants patronaux étant eux-mêmes manipulés et, de ce fait, incapables de sortir de la logique qui leur est imposée.

Même s’il dénonce clairement (et à juste titre) les dérives et les violences insupportables d’un système ultra-libéral qui se soucie comme d’une guigne des ravages qu’il cause sur les salariés, sur leur vie, sur leur devenir, pour ne se focaliser que sur des questions de rentabilité, le film évite d’autant mieux le manichéisme qu’il montre la guerre non seulement du point de vue classique salariés contre patrons, mais aussi à l’intérieur même du groupe des ouvriers en lutte. C’est là que le film s’imprègne de toute sa dureté, de toute sa dimension tragique, en mettant en scène, comme conséquence de la sournoiserie du système libéral relayée par les discours des représentants patronaux, les divisions qui se creusent, de manière très brutale, au sein même du groupe des salariés. Entre ceux qui veulent poursuivre la lutte jusqu’au bout afin d’essayer de sauver les emplois et ceux qui, pris à la gorge par leurs soucis financiers du moment, préfèrent baisser les armes afin de toucher le chèque promis par le patronat, le dialogue s’avère de plus en plus tendu.

Comme je le disais précédemment, dans ce film, contrairement au personnage qu’il joue dans « La Loi du Marché », Vincent Lindon, tout comme ceux qui luttent à ses côtés, faire figure de battant, d’homme presque constamment en colère, ne cessant de se faire le porte-parole des salariés en détresse et de leur devenir. Pourtant, en fin de compte, les deux films se rejoignent dans un même constat très amer qui ne peut laisser insensible qui que ce soit. Les scènes finales de « En guerre », de ce point de vue, sont particulièrement terribles.

8/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180507 – Cinéma

La Révolution silencieuse

LA RÉVOLUTION SILENCIEUSE

Un film de Lars Kraume.

Les films venus d’Allemagne ne sont pas légion sur nos écrans et, bien souvent, quand il en paraît un, il s’agit d’un film basé sur des faits réels survenus au cours du passé trouble et compliqué de ce pays et, en particulier, de celui de l’ex-RDA. C’est le cas, à nouveau, avec cette œuvre de Lars Kraume dont l’action se situe dans le Berlin-Est de 1956. Le Mur n’ayant pas encore été construit, il est encore relativement facile (quoique toujours risqué, car les contrôles sont automatiques) de passer du secteur est au secteur ouest de la ville. C’est ce que font, régulièrement, Kurt et Leo, deux lycéens qui, prétextant une visite au cimetière où est enterré le grand-père de l’un d’eux, vont voir au cinéma des films interdits de diffusion du côté de Berlin-Est.

C’est au cours d’une de ces escapades qu’ils découvrent à l’écran des images de l’insurrection de Budapest et de la répression soviétique. De retour dans leur lycée, ils persuadent sans trop de peine leurs camarades de classe d’observer une minute de silence en hommage aux victimes de Budapest au début du cours d’histoire. Votée à la majorité des voix, cette décision est adoptée et mise à exécution, au grand désarroi du professeur. Cela aurait pu en rester là, mais non, dans un pays tel que l’ex-RDA, la rébellion silencieuse des élèves entraîne de terribles conséquences. L’affaire ne parvient pas seulement aux oreilles du directeur, mais met en branle une enquête des plus répressives et des plus insidieuses afin de repérer les meneurs et de les sanctionner. Cela prend de telles proportions que le ministre de l’éducation nationale en personne se croit tenu d’intervenir.

En s’inspirant de ces faits aux lourdes répercussions, Lars Kraume a réalisé un film de facture très classique, presque académique. Néanmoins, malgré son allure très conventionnelle, l’histoire passionne, ne serait-ce qu’à cause des nombreux dilemmes et enjeux qui y interviennent. Pour plusieurs des lycéens de cette époque et de ce lieu, c’est le rapport au père qui se révèle extrêmement complexe, l’Allemagne sortant à peine d’une guerre à laquelle ont participé de nombreux hommes. Les enfants savent-ils vraiment ce qu’ont fait leurs pères pendant les années de guerre ? La grande question qui traverse tout le film, c’est celle de la vérité et du mensonge. Non seulement parce que les pères ont peut-être menti à propos d’eux-mêmes, mais parce que les lycéens eux aussi, harcelés par les enquêteurs qui veulent savoir les noms des meneurs de la minute de silence, se trouvent confrontés au choix de la vérité et du mensonge. À plusieurs reprises, au cours du film, il suffirait peut-être de mentir pour que cessent les poursuites à l’encontre des élèves. Placés devant ce dilemme, quels choix font-ils ? Jusqu’où sont-ils capables d’aller au nom de la vérité ? Parmi eux se trouvent deux sœurs dont l’une porte une croix autour du cou. À l’enquêtrice qui la questionne à ce sujet tout en essayant de ridiculiser la foi chrétienne et qui lui demande si elle croit en Dieu, elle ne craint pas de répondre par l’affirmative. Car, en fin de compte, quoi qu’on fasse, c’est toujours la vérité qui a le dernier mot !

7,5/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180504 – Cinéma

Cornelius

CORNÉLIUS, LE MEUNIER HURLANT

Un film de Yann Le Quellec.

Place à l’imagination sans limite, place à la fantaisie la plus débridée ! En allant chercher son inspiration chez le romancier Arto Paasilinna, Yann Le Quellec a pu laisser s’exprimer à volonté ses penchants pour l’excentricité, l’écrivain finlandais étant réputé pour ses récits tissés d’extravagance.

Voici donc l’histoire étrange de Cornélius (Bonaventure Gacon), un garçon costaud sortant de nulle part, enfin pas tout à fait de nulle part, d’une plage d’où il surgit à la manière d’un crabe ou d’une tortue, et, après des errances, parvenant à un éperon rocheux qui lui semble un lieu idéal pour y implanter un moulin. Ah ! Mais c’est qu’il va falloir compter avec le village qui se trouve juste en dessous ! Qu’à cela ne tienne ! Les habitants sont braves, ils l’accueillent comme un messie, et le maire Cardamome (Gustave Kervern) ne se fait pas prier pour lui céder le terrain. Un meunier au village ! Quelle aubaine ! Carmen (Anaïs Demoustier), la jolie fille du maire, quant à elle, ne tarde pas à être séduite : ni les manières du garçon ni sa longue barbe ne la rebutent, au contraire !

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes… Non, pas vraiment, car, rapidement, se font entendre la nuit des hurlements qu’on attribue d’abord à des loups errants avant de se rendre à l’évidence. Ce ne sont pas des canidés qui hurlent, mais le meunier en personne, empêchant les braves gens de dormir. Il n’en faut pas davantage pour que les regards et pour que la bienveillance laissent place à l’hostilité, voire à l’agressivité. Seule Carmen, plus enamourée que jamais, ne cède pas au trouble. Mais pourquoi le meunier crie-t-il ainsi et que peut-il devenir face à la méfiance, à la fatigue et à l’animosité de tout un village ?

Même si l’on peut relever l’une ou l’autre scène un peu plus faible, un peu moins inspirée que les autres, le film de Yann Le Quellec ne manque pas de qualités. La réalisation multiplie les scènes fantasques et drôles, comme il se doit pour un film de ce genre. Les acteurs et actrices conviennent plutôt bien au ton le plus souvent burlesque de l’histoire. Quant à celle-ci, malgré les apparences, elle ne repose pas uniquement sur de la simple divagation. L’air de rien, l’aventure et les personnages loufoques invitent à une réflexion sur la raison et la déraison, la sagesse et la folie. Qu’est-ce que la folie ? Qui considère-t-on comme fou ? Le meunier, parce qu’il hurle chaque nuit ? Le film suggère que la folie n’est pas réservée à quelques-uns, qu’elle est présente en chacun. N’y a-t-il pas, à des degrés divers, des grains de folie présents en chaque être humain ? En fin de compte, ceux qu’on considère comme fous ne sont peut-être que ceux qui ne savent pas dissimuler leur grain de folie ou dont le grain a tant grossi qu’ils ne peuvent plus le garder au fond d’eux. Les braves gens, les gens sensés, les gens qui se croient normaux (comme si cela avait une signification !) ne supportent pas de voir (ni d’entendre) leur propre folie extériorisée chez autrui. La folie, il faut la masquer, sans quoi on risque de vous enfermer à l’asile ! Comme on le constate, avec sa fable d’allure extravagante, Yann Le Quellec nous interroge tous et toutes sur notre rapport à la folie, la nôtre et celle des autres !

7,5/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180418 – Cinéma

Mes Provinciales

MES PROVINCIALES

Un film de Jean-Paul Civeyrac.

Comparables au Lucien de Rubempré imaginé par Honoré de Balzac, la plupart sinon tous les protagonistes de ce superbe film sont des provinciaux montés à Paris (comme on dit) pour y faire des études et y concrétiser leurs rêves. Un commentaire entendu à la radio lors d’une des premières scènes nous divulgue une datation assez précise des événements puisqu’il y est question du « candidat » Emmanuel Macron. Cela étant dit, et même si les personnages communiquent beaucoup par l’entremise de smartphones ou d’ordinateurs, il se dégage du film, peut-être parce qu’il est tourné en noir et blanc, quelque chose de presque intemporel. Disons que chaque génération possède son lot de personnages semblables à ceux que met ici en scène Jean-Paul Civeyrac.

L’un d’eux, d’emblée, se détache : il se prénomme Étienne (Andranic Manet) et a quitté Lyon pour entreprendre des études de cinéma à Paris-VIII.  C’est sur son cheminement que se focalise le cinéaste. Le garçon fait la connaissance de Valentina (Jenna Thiam), sa colocataire, avec qui se noue assez rapidement un jeu de séduction, et surtout il rencontre d’autres étudiants tout aussi passionnés de cinéma que lui et, en particulier, Jean-Noël (Gonzague Van Bervesselès) et Mathias (Corentin Fila). Avec eux, et surtout avec ce dernier, les débats sont houleux. Fort de ses convictions, Mathias ne rate pas une occasion d’en faire état, quitte à critiquer sévèrement le travail des autres. Tout le film est imprégné de discussions et de controverses à propos de cinéma, mais aussi de points de vue sur l’actualité, sur la littérature, la musique, etc.

Sans qu’on puisse le moins du monde le taxer ni de pédantisme ni de préciosité, le film multiplie les références à la littérature : à « Hurlevent des Monts » d’Emily Brontë dont Étienne offre en gage un exemplaire à Lucie (Diane Rouxel), sa petite amie de Lyon qu’il a laissée pour monter à Paris, à Gérard de Nerval, à Novalis et, surtout, à Blaise Pascal. Le titre même du film ne rappelle-t-il pas les lettres écrites par celui-ci en vue d’éreinter les Jésuites de son temps, fauteurs d’hypocrisie et de petits arrangements avec la morale ? Vérité et mensonge, loyauté et hypocrisie : ces thèmes irriguent tout le film. On les retrouve dans les jugements tranchés de Mathias, toujours prêt à dénoncer les compromissions, mais aussi et surtout dans les controverses passionnées qui opposent les férus de cinéma à Annabelle (Sophie Verbeeck), la nouvelle colocataire d’Étienne, activiste humanitaire, femme engagée sur le terrain, pour qui ne compte que l’action. Est-ce qu’un film peut changer quoi que ce soit à un monde en déroute ? Ne vaut-il pas mieux être résolument dans l’action plutôt que de se complaire dans des illusions artistiques ? Ces questions résonnent fortement sans, bien sûr, trouver leurs solutions. Étienne, quant à lui, qui se trouve toujours un peu en marge des débats, est bien obligé d’admettre ses petitesses lorsqu’il est question de ses rapports avec les femmes.

Mais c’est surtout lorsque le parcours de Mathias prend une direction inattendue et tragique que l’on sent vaciller Étienne. Qui était-il, en vérité, ce Mathias qui semblait si solide, si sûr de ses convictions ? Connaît-on jamais vraiment autrui ? Ou ne se contente-t-on que des apparences ? « Le soleil noir de la mélancolie », qu’avait entrevu Nerval, darde ses sombres rayons sur le film, c’est vrai, mais sans vraiment l’écraser ni l’envahir. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne fait pas d’apprentissage sans passer par des épreuves et des remises en question. Étienne, lui, poursuit son chemin, concevant des films qui, peut-être, seront nourris de ce qu’il a expérimenté et de ce dont il a été témoin. Le film en mouvement de Jean-Paul Civeyrac, en tout cas, remarquable à tout point de vue, a sûrement été nourri, fortement nourri, de vécu.

9/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180412 – Cinéma

L'ile aux chiens comp

L’ÎLE AUX CHIENS

Un film de Wes Anderson.

Il se dégage des films réalisés en stop-motion, c’est-à-dire mettant en scène des figurines fabriquées à la main en pâte à modeler (ce que fait le studio Aardman) ou selon la technique des marionnettes et filmées image par image dans des décors en modèles réduits, un charme particulier. Ce procédé, qui semble avoir quelque chose d’archaïque mais qui, en vérité, garde tout son pouvoir de fascination, Wes Anderson le maîtrise à la perfection comme il l’avait déjà démontré en 2010 avec « Fantastic Mr Fox ». Avec son nouveau film, « L’île aux chiens », il atteint même des sommets d’inventivité qui font merveille et qui ont été récompensés à Berlin où il a obtenu l’Ours d’Argent du meilleur réalisateur.

L’imagination n’ayant pas de bornes chez Wes Anderson, le cinéaste nous propose, cette fois-ci, un voyage dans un Japon dystopique, futuriste, réinventé, où le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne fait pas bon y vivre, surtout si l’on appartient à l’espèce des canidés. Kobayashi, le maire de Megasaki, mégalopole totalement fictive, a en effet décrété le bannissement de tous les chiens, devenus dangereux parce que porteurs d’une grippe qui pourrait se transmettre à l’homme. En conséquence, ceux-ci sont impitoyablement pourchassés, arrêtés et transférés sur une île-poubelle où règne l’insalubrité et où ils sont abandonnés à leur sort, réduits à ne manger que des détritus. C’est là que décide de se rendre un jeune garçon de 12 ans, Atari, qui n’est autre qu’un neveu et fils adoptif de Kobayashi (ses parents ayant été tués accidentellement). Peu soucieux de provoquer la colère de son potentat de père adoptif, le garçon se fait un devoir de retrouver son propre chien, Spots, qui fut le premier des canidés déportés sur l’île. Or son expédition lui fait rencontrer une bande de cinq chiens qui ne tardent pas à s’attacher à lui au point de devenir ses alliés.

On n’en finirait pas de raconter toutes les péripéties d’un film qui ne lésine pas dans les rebondissements de toutes sortes. Le scénario multiplie les flash-back (parfois, peut-être, un brin trop explicatifs) et les détours, comme dans un récit à tiroirs. Même si l’on a affaire à un film d’animation, il ne s’agit nullement d’une œuvre destinée aux enfants, mais plutôt à un public d’adultes. On peut d’ailleurs en faire une interprétation clairement politique (ce qui est une totale nouveauté dans la filmographie de Wes Anderson). Le maire Kobayashi et ses conseillers ne sont pas sans évoquer les leaders populistes qui n’ont que trop tendance à pulluler à notre époque, des gens capables des pires manigances et mensonges pour conquérir et consolider leur pouvoir. Heureusement, quelques courageux osent les défier en prenant parti pour les chiens. Quant à un scientifique mettant au point un sérum pouvant guérir les animaux de leur maladie, il représente une gêne plus qu’un espoir pour ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change.

Les chiens, eux, parqués sur leur île qui, à elle seule, illustre tous les maux de notre temps, toutes les menaces environnementales, toutes les pollutions, les chiens eux-mêmes prennent une dimension politique qui ne manque pas de similitude avec notre actualité. Abandonnés à leur triste sort sur une île-poubelle, ils font penser aux migrants contraints de survivre dans des « jungles » comme ils font penser à tous les parias du monde (et, pourquoi pas, aux lépreux de l’île Molokaï à l’époque de saint Damien). Doués de paroles, ces chiens de conte nous disent, bien évidemment, quelque chose de notre humanité : ils symbolisent toutes les exclusions. Eux-mêmes d’ailleurs, ces chiens, ne manquent pas de personnalité ni de connotations politiques. Dans la bande des cinq canidés qui assistent le jeune Atari dans sa quête, il en est un qui se distingue. Il s’appelle Chief et, contrairement aux quatre autres, ne veut pas entendre parler de maître ni d’obéissance à qui que ce soit. C’est l’anarchiste de la bande, le rebelle, l’indigné. Et pourtant, bien que personnage de film d’animation, son regard finit par changer. Non pas qu’il accepte d’obéir à un maître, mais parce qu’il découvre une autre forme de relation, fondée non sur la dépendance, mais sur la bienveillance.

Oui, même dans un film de ce genre, on peut aborder les sujets les plus graves et faire évoluer les personnages de la plus belle des manières. Tout le film, ajoutons-le, est un régal pour les yeux autant que pour l’intelligence. Chaque plan, chaque scène, abondent de mille détails et de surprises à n’en plus finir. Le travail réalisé par Wes Anderson et ses collaborateurs mérite tous les éloges.

8/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180411 – Cinéma

Capture-LUNA

LUNA

Un film de Elsa Diringer.

Pour son premier film, Elsa Diringer a fait appel à Rod Paradot, un jeune acteur déjà confirmé tant il avait impressionné en jouant le personnage central de « La Tête Haute » (2015) d’Emmanuelle Bercot, et à Laëtitia Clément, une débutante qui livre une prestation confondante de justesse dans un rôle qui exige pas mal de subtilité.

Elle, c’est Luna, et lui, Alex, et leur première rencontre se déroule dans un lieu sordide et de la manière la plus avilissante qui soit. Luna a pour petit ami Ruben (Julien Bodet), un macho dont on devine qu’il ne fait pas grand cas de sa conquête, sinon peut-être dans la mesure où elle flatte son petit orgueil de mâle. Toujours est-il que c’est à l’occasion de l’anniversaire de ce dernier que tout dérape et qu’intervient l’événement qui marque de son empreinte tout le film. Ruben, ses potes ainsi que Luna, tous ont abusé de l’alcool lorsqu’ils s’en prennent à Alex, rencontré par hasard dans un lieu retiré. Excité, enivré, le groupe s’en prend à l’intrus au point de l’humilier et de le violenter : c’est Luna elle-même qui baisse le pantalon du garçon tandis que Ruben entreprend son viol.

Or, quelques semaines plus tard, alors qu’elle a pris ses distances d’avec Ruben et qu’elle est tout heureuse d’avoir trouvé un emploi stable dans une exploitation maraîchère, Luna retrouve le garçon qu’elle avait contribué à outrager. Alex, lui aussi, a été embauché dans ce même lieu. La reconnaît-il ou pas ? On ne le sait pas, d’autant plus que la jeune femme a quelque peu changé de style ou, en tout cas, de coiffure. Néanmoins, la première réaction de Luna est la peur, au point qu’elle essaie d’éloigner le garçon en lui faisant perdre son travail.

Mais les choses changent rapidement : Alex se manifeste comme quelqu’un de sensible et d’affable, capable de délicatesse, passant ses loisirs avec un ensemble de musiciens amateurs, etc. Tout le contraire de Ruben ! Entre Luna et Alex se noue une idylle. Les instants de complicité, les gestes de tendresse se multiplient. Du côté de Luna, on le pressent tout de même, cette intimité ne va pas de soi : la jeune femme culpabilise, elle ne peut gommer de son esprit les blessures et les humiliations infligées au garçon et, d’une certaine façon, il y a dans son aventure avec Alex quelque chose de l’ordre d’une réparation.

Comment une telle idylle peut-elle perdurer tant qu’elle reste fondée sur du mensonge ou, en tout cas, sur du non-dit ? La réalisatrice conduit habilement son récit vers de nécessaires aveux et, qui sait, un chemin de pardon. Alex, le garçon offensé, s’il ressent en son être un penchant vers la revanche, démontre surtout son aptitude à la bienveillance. Tout en se fondant sur un événement douloureux et très sombre, le film avance de la manière la plus habile vers quelque chose de lumineux et de beau, tout simplement.

8/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180322 – Cinéma

La Priere

LA PRIÈRE

Un film de Cédric Kahn.

Le critique d’une célèbre revue de cinéma qui s’interroge sur l’opportunité de la réalisation de fictions « bienveillantes avec la foi » et qui s’inquiète d’un possible « chemin des Croisades » n’a manifestement rien compris ni à « L’Apparition » de Xavier Giannoli ni à ce film de Cédric Kahn. Dans les deux cas, on n’a nullement affaire à des œuvres apologétiques ni même à des histoires édifiantes à proprement parler, ce dont je me réjouis. Les deux cinéastes questionnent les rivages de la foi, certes, mais sans rien résoudre de manière évidente. Ils suggèrent plutôt que d’assener des « vérités ». Parler de « croisades » à propos de ces films est, à mon avis, un évident contresens.

Dans « La Prière », un garçon prénommé Thomas (Anthony Bajon), au visage tuméfié, se dirige, dès le premier plan, vers le lieu de sa dernière chance de se libérer de sa dépendance à l’héroïne, un lieu totalement isolé dans la montagne. Dès son arrivée, Marco (Alex Brendemühl) lui en explique le règlement : « Ici, on prie et on travaille. Pas d’alcool, pas de tabac, pas de filles » (ces dernières ayant leur propre centre non loin de là). La discipline quasi monacale imposée aux membres de la communauté ne va pas de soi. Même si « un ange gardien », en l’occurrence Pierre (Damien Chapelle), est chargé de veiller sur son bien-être, Thomas ne tarde pas à craquer. Au point de prendre la fuite. Une fuite qui le conduit jusqu’à Sybille (Louise Grinberg), une jeune archéologue qui parvient à le raisonner et à le ramener au bercail.

A partir de ce moment, Thomas parvient à s’intégrer davantage à la communauté et même à s’y épanouir de plus en plus. Il travaille et prie comme les autres, au point d’apprendre les psaumes par cœur. Une des seules distractions possibles semble être de représenter sur une scène la résurrection de Lazare, ce dont s’acquittent les comédiens improvisés avec un peu de ridicule. Quant à Thomas, il a beau avoir appris ses prières, il n’en a pas moins droit à des paroles pour le moins sévères de la part de sœur Myriam (Hanna Schygulla), la fondatrice du centre.

Cédric Kahn a pris bien soin d’autoriser plusieurs lectures des événements et de conserver une certaine ambiguïté à son personnage. Qu’en est-il de son chemin de foi ? Ses prières sont-elles sincères ? Viennent-elles du cœur ? Ou ne s’agit-il que d’une sorte de mimétisme ? Ces questions, à mon avis, ne se résolvent jamais d’une manière évidente, même après qu’ait eu lieu une scène de « miracle » et même quand Thomas en vient à se demander s’il n’est pas appelé à devenir prêtre ! Si Thomas a effectué un chemin de foi (qu’on peut tout de même supposer réel), en fin de compte il a surtout trouvé son « salut » dans la fraternité et dans la solidarité de ceux avec qui il a vécu. Sa foi est indissociable de l’expérience de bienveillance de ses frères. Et elle a peut-être aussi quelque chose à voir avec Sybille. Comme le note très justement Pierre Murat dans Télérama, on peut comparer le chemin parcouru par Thomas avec celui du personnage central de « Pickpocket » (1959) de Robert Bresson, un film dont la réplique finale est célèbre : « Pour aller jusqu’à toi, dit ce personnage à la femme qu’il aime, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre ».

8,5/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180314 – Cinéma

Hostiles

HOSTILES

Un film de Scott Cooper.

Les westerns ne sont plus légion sur les grands écrans et c’est fort dommage. On se consolera néanmoins de leur rareté en découvrant ce film superbe à tout point de vue, signé Scott Cooper. Certes, il ne s’agit pas d’une œuvre qui révolutionne le genre, mais qu’importe. Le film est admirable, terrible et beau à la fois.

Son attrait, il le doit, entre autres, à ses paysages et à sa photographie, la quasi-totalité de l’œuvre étant tournée en extérieur. Mais ce qui séduit par-dessus tout, ce sont les personnages, car le film est excellemment écrit et dialogué. Dès le début, deux scènes successives nous mettent dans le bain de violence qui dévastait la colonisation de l’Amérique à la fin du XIXème siècle. Dans la guerre qui oppose les Indiens et les Blancs, on ne fait pas de quartier : d’un côté comme de l’autre, la cruauté est de rigueur et elle est si abominable qu’elle exacerbe des haines qui semblent ne plus pouvoir s’atténuer.

Dans ce théâtre de barbarie, néanmoins, ce sont les Blancs, plus nombreux, mieux armés et mieux organisés, qui détiennent la supériorité. Pourtant, des voix s’élèvent, et peut-être quelques scrupules, réclamant un peu de commisération pour les Indiens. Le Président des USA lui-même intervient et donne l’ordre de libérer un groupe de Cheyennes dont le chef est malade afin de le ramener jusqu’aux terres de leurs ancêtres, la Vallée des Ours dans le Montana. Or, celui qui connaît bien les pistes et qui pourra le mieux guider le convoi est un soldat, un capitaine, du nom de Joseph Blocker (Christian Bale), un homme qui a déjà beaucoup combattu les Indiens et ne ressent que haine à leur encontre. Menacé d’être traduit en cour martiale s’il n’accepte pas cette mission, le voilà donc contraint d’obéir.

Accompagné d’un petit groupe de soldats (parmi lesquels un Noir et un Français !), Blocker se met en chemin et, très bientôt, exige que, parmi les Peaux Rouges, les hommes soient enchaînés. Leur parcours les conduit à une ferme incendiée dans laquelle ne reste qu’une survivante, Rosalee Quaid (Rosamund Pike), tout le restant de sa famille ayant été massacré par un raid de Comanches. Il faut donc poursuivre l’itinéraire avec cette femme qui s’effraie de voir des Indiens (même enchaînés pour ce qui concerne les hommes) dans le convoi. Quant au petit groupe de Comanches rebelle, il risque à tout moment de surgir et d’attaquer.

Avant de parvenir au terme du voyage, bien des périls surviennent, on s’en doute. Nul besoin de tout relater. Je veux surtout insister sur un des aspects du film, celui qui m’a le plus touché et même bouleversé et qui en fait une œuvre de toute beauté. En effet, malgré la violence qui peut survenir à tout instant, malgré les rencontres d’hommes peu scrupuleux et prêts à tout pour garder des terres mal acquises, malgré tous les périls, ou peut-être à cause d’eux, quelque chose change dans les rapports des personnages. Affrontés aux mêmes dangers, les membres du convoi ne peuvent survivre qu’au prix d’une évolution de leurs relations. S’ils veulent s’en sortir, il leur faut, pour le moins, non seulement surmonter leurs divisions mais faire preuve de solidarité.

Or le film propose quelque chose d’encore plus admirable qu’une simple union (qui ne pourrait être que temporaire) face à l’adversité, il met en scène une véritable transformation des mentalités. Les regards changent : la haine, la peur et la rancœur laissent place à d’autres sentiments. Lors d’une des scènes du film, alors que Joseph Blocker est en train de lire sa Bible, un dialogue s’engage : « Vous croyez en Dieu ? », lui demande Rosalee. « Oui, madame, répond-il, je crois. Mais Dieu a abandonné depuis longtemps ces contrées. » « J’espère que nos épreuves nous rapprocheront de Lui », rétorque la femme. Et, plus loin dans le film, alors que le groupe a subi bien des vicissitudes, Rosalee s’approche du capitaine songeur et lui dit : « Dieu nous conduit par des chemins tortueux ».

Il me semble que ces répliques donnent une des clés de lecture du film, il n’est pas interdit de le penser en tout cas. Dieu est là, oui, on peut l’affirmer, lorsque, au lieu des actes de violence et de haine, des personnages osent les gestes du partage ou ceux de la miséricorde. Une femme indienne qui offre des vêtements à Rosalee et qui, lors d’une scène ultérieure, lui peigne les cheveux ; les mains d’un Indien se joignant à celles de Joseph Blocker : ces signes si simples expriment à eux seuls, sans besoin de paroles, les changements qui s’opèrent dans les cœurs. Même dans les westerns, ce n’est pas nécessairement la violence qui a le dernier mot.

8,5/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180301 – Cinéma

Lady Bird

LADY BIRD

Un film de Greta Gerwig.

Un film n’est-il intéressant ou n’est-il bon qu’à condition de raconter des événements qui sortent de l’ordinaire ? Je ne le crois pas et, de ce fait, je m’oppose totalement au jugement sans mesure porté sur ce film par un critique d’une célèbre revue de cinéma qui estime que nous n’avons affaire qu’à quelque chose de « finalement anecdotique ».

Il est vrai que ce que raconte Greta Gerwig (une réalisatrice surtout connue jusqu’ici en tant qu’actrice, en particulier dans les films de Noah Baumbach) peut sembler extrêmement banal. Mais ce prosaïsme n’est qu’apparence : la qualité de la mise en scène et la justesse des personnages révèlent des trésors d’humanité qu’il serait bien peu astucieux de trouver quelconques.

C’est une chronique adolescente qui nous est contée, celle de Christine (Saoirse Ronan), une jeune fille de 17 ans qui ne supporte ni son prénom (elle veut être appelée Lady Bird) ni la ville de Sacramento où elle habite ni les contraintes de toutes sortes et, en particulier, celles que veut lui imposer sa mère (Laurie Metcalf). Tout ce que connaît Lady Bird, son entourage, le lycée catholique où elle étudie, sa famille, tout lui semble médiocre et elle ne rêve que de pouvoir partir. Son projet, c’est d’être acceptée dans une université de la côte est, loin de Sacramento, afin de gagner son indépendance.

Nous sommes dans l’Amérique de 2002 et l’on peut supposer que Greta Gerwig a mis beaucoup d’elle-même dans le personnage de Lady Bird ; il y a sans doute une part plus ou moins grande d’autobiographie dans le film. Mais peu importe, ce qui compte, c’est que la cinéaste a su dépeindre avec énormément de subtilité les différents protagonistes du film. Aucun n’est caricatural, aucun n’est monolithique. Une religieuse découvrant l’auteure d’une farce dont elle a été la victime, loin de s’offusquer, réagit avec humour. Les deux amies que fréquentent Lady Bird, ainsi que ses deux petits amis successifs (le premier ayant bien du mal à s’avouer son homosexualité) et tous les autres personnages ne se laissent jamais enfermer dans des définitions simplistes. Cela est vrai surtout des parents de Lady Bird : son père cachant comme il peut sa désolation de ne pouvoir soutenir autant qu’il le voudrait sa fille, du fait de son chômage et de sa précarité, mais faisant preuve de trésors de tendresse envers elle ; et sa mère avec qui elle est en conflit presque permanent.

C’est dans ces relations mère/fille que le film atteint des sommets de finesse, échappant à tout reproche de banalité. Il n’y a rien de moins anecdotique que des rapports conflictuels ainsi que la recherche du pardon. Car c’est de cela dont il s’agit, en fin de compte. La mère et la fille sont capables de partager des émotions, on le sait dès la première scène du film où toutes deux se mettent à pleurer après avoir écouté le texte enregistré des « Raisins de la Colère » de Steinbeck. Malheureusement, hormis quelques moments d’apaisement et même de confidences (en particulier à propos du père), le fossé sembler se creuser de plus en plus entre mère et fille au cours du film. Incompréhensions et mensonges altèrent les relations. Pourtant, rien n’est joué une fois pour toutes, rien n’est définitif. On le sait, on le perçoit, derrière les apparences, derrières les airs butés et même, parfois, les colères, l’amour est vivace. Mais il lui faut trouver les moyens de s’exprimer : et c’est là toute la difficulté.

Avec intelligence et finesse, Greta Gerwig fait advenir une issue possible au conflit mère/fille et elle y parvient en recourant, entre autres moyens, à Shakespeare et, en l’occurrence, à « La Tempête ». Le premier des deux garçons dont a été amoureuse Lady Bird y joue le rôle de Prospéro et une courte scène du film nous le montre déclamant la tirade finale de la pièce se résolvant en une offre de pardon. Et aussitôt après, c’est Lady Bird elle-même qui demande à sa mère de lui pardonner. Parmi toutes les qualités de ce film qui n’en manque pas, c’est sans nul doute l’une des plus grandes et des plus bouleversantes que d’esquisser ce chemin-là, celui du pardon.

8,5/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180223 – Cinéma

La forme de l'eau

LA FORME DE L’EAU

Un film de Guillermo Del Toro.

S’il est un cinéaste qui invite au changement de regard, à ne jamais se fier aux apparences comme à combattre tous les préjugés, c’est bien le cinéaste mexicain Guillermo Del Toro. Ses films abondent en personnages d’aspect horrifiant, tel « Hellboy » (2004), qui font néanmoins preuve de générosité et de noblesse. Mais avec « La Forme de l’eau », le réalisateur atteint un niveau d’excellence qui laisse pantois : ce film mérite, ô combien, ses treize nominations aux Oscars. C’est une œuvre sublime !

On peut dater précisément l’action de ce film dont l’héroïne habite dans un appartement situé juste au-dessus d’un cinéma où l’on projette, entre autres, « L’Histoire de Ruth », un film de Henry Koster sorti sur les écrans en 1960. Toute la paranoïa de cette époque-là, celle où la guerre froide battait son plein, est au rendez-vous. Nous avons donc affaire à une fable sur fond d’espionnage mettant en opposition américains et russes, les premiers complotant dans un laboratoire ultrasecret que, bien sûr, les seconds cherchent à infiltrer. Or c’est là qu’est détenue une créature mi-homme mi-poisson que les militaires américains ont ramenée d’Amérique Latine (et en qui tous les cinéphiles reconnaîtront l’amphibien qui hantait un film de Jack Arnold de 1954, « L’étrange créature du lac noir »).

Autour de l’être à l’aspect monstrueux s’agite tout un ensemble de personnages extrêmement divers : les militaires américains qui en sont les geôliers, le plus brutal d’entre eux, le colonel Richard Strickland (Michael Shannon), prenant un malin plaisir à le torturer au moyen d’un gourdin électrique ; le docteur Robert Hoffstetler (Michael Stuhlbarg) qui dévoile petit à petit la véritable raison de sa présence en ce lieu et sa personnalité d’homme compatissant ; et les deux femmes de ménage, l’une noire, l’autre latina, cette dernière, Elisa Esposito (Sally Hawkins), s’imposant rapidement comme l’héroïne du film. Elle, qui est muette, n’en tarde pas moins à entrer en relation avec la créature et à se laisser toucher par sa détresse. Et c’est donc elle qui, avec l’aide, entre autres, d’un affichiste homosexuel, va tout entreprendre pour sauver l’homme-poisson des griffes de ses gardiens et bourreaux.

Avec tous ces personnages, les laissées-pour-compte de la société que sont les femmes de ménage, l’espion russe au grand cœur, le dessinateur homosexuel, etc., Guillermo Del Toro, pour notre plus grand plaisir, exalte sans retenue les humbles, les opprimés et les exclus face à l’arrogance et au puritanisme d’une frange d’américains blancs et racistes (dont l’exemple type se nomme aujourd’hui Donald Trump !). Mais surtout, comme je l’indiquais dès le début, il incite à changer de regard et à ne surtout pas se fixer sur les apparences. Le colonel Strickland, qui ressemble en tout point à un homme distingué, ayant une jolie femme et de jolis enfants, n’en est pas moins un tortionnaire de la pire espèce ainsi qu’un homme qui pourrit de l’intérieur après avoir été mordu par la créature. A contrario, cette dernière, malgré son aspect hideux, cache des trésors d’émotivité, de générosité et même d’affection, voire d’amour. Elisa ne s’y trompe pas, elle perçoit aussitôt, dès le premier regard, autre chose qu’une physionomie répugnante. Elle sait, elle qui est muette, entrevoir le cœur même de cet être étrange qui, lui aussi, voit en elle sa beauté. De là à donner au film l’allure d’une inimaginable romance d’amour, il n’y a qu’un pas qu’il aurait été dommage de ne pas franchir. Eh bien, Guillermo Del Toro ne se prive de rien, il ose tout, et c’est un ravissement. Sa mise en scène audacieuse et belle, qui s’autorise même une sorte d’hommage bref mais superbe au couple mythique Fred Astaire et Ginger Rodgers, emporte irrésistiblement l’adhésion.

9/10

 

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180217 – Cinéma

L'Apparition

L’APPARITION

Un film de Xavier Giannoli.

La vérité et le mensonge, l’imposture qui n’en est pas tout à fait une, ce sont des thèmes que Xavier Giannoli se plaît à explorer de film en film. Mais aujourd’hui, l’approche qu’il adopte pour les aborder n’a rien de banal, on peut même la trouver audacieuse, puisque c’est celle de supposées apparitions de la Vierge Marie.

Dans une petite ville du sud-est de la France, une jeune fille prénommée Anna (Galatéa Bellugi) prétend avoir vu, à plusieurs reprises, la Vierge Marie. Il n’en faut pas davantage pour provoquer, en ce lieu, l’affluence de pèlerins venus du monde entier, au point que les autorités civiles s’en inquiètent. L’Église n’est pas en reste et, comme elle le fait toujours dans ces cas-là, manifestant une extrême prudence, elle diligente une enquête canonique. Comme l’affirme un des membres de l’autorité ecclésiastique : « L’Église préférera toujours passer à côté d’un véritable miracle plutôt que de valider une imposture. »

Un petit groupe de clercs et de laïcs se trouve donc en charge de l’enquête. Parmi eux, contrastant dans cet ensemble, est missionné un journaliste prénommé Jacques (Vincent Lindon), tout juste revenu (rescapé, pourrait-on dire) d’un théâtre de guerre où l’un de ses compagnons a perdu la vie. Lui qui vient d’échapper à l’enfer et qui en est resté meurtri au point de se calfeutrer chez lui en recouvrant les fenêtres de son domicile avec des cartons, le voilà envoyé enquêter sur le paradis ou, en tout cas, sur une prétendue manifestation qui en émane. Au prêtre qui lui demande s’il est croyant, il répond vaguement qu’il a fait sa communion mais qu’il a cessé de pratiquer depuis longtemps.

Or toute la force et l’intérêt du film viennent précisément de la rencontre de personnages qui n’ont, à priori, rien de commun : un journaliste qui s’attelle à la tâche d’enquêteur qui lui a été confiée et une toute jeune fille qui affirme ne pas mentir lorsqu’elle déclare avoir vu la Vierge Marie. C’est donc un vrai film d’enquête qui nous est proposé, un film pas très différent de ceux qui mettent en scène des policiers ou des journalistes cherchant à faire la vérité à propos d’une affaire illégale. Les investigations menées par Jacques le conduisent d’ailleurs à faire la lumière sur des supercheries et des manipulations. L’entourage de la supposée « voyante », s’il n’est jamais présenté avec mépris par le cinéaste, n’en est pas moins tenté de profiter de l’événement à des fins que l’on aurait du mal à justifier.

Cependant, et c’est là que le film atteint des sommets, même si les investigations de Jacques lui permettent de faire des découvertes étonnantes, le menant, en particulier, sur la piste d’une amie d’Anna dont le rôle, dans toute cette histoire, a peut-être été déterminant, il reste, au bout du compte, quelque chose de l’ordre d’un mystère insondable. Dans le compte-rendu qu’il fait parvenir aux autorités du Vatican, il le reconnaît lui-même, il ne lui est pas possible de faire la lumière sur tout. Disons qu’il a résolu des mystères, mais que le Mystère (avec un M majuscule) est resté entier. Lui qui cherchait des preuves, il s’est heurté à ce qui le dépasse, à quelque chose de l’ordre de la foi. Anna elle-même, avec son surprenant regard, avec ses gestes de tendresse, l’a ébranlé, bien plus qu’il ne veut peut-être l’avouer. À sa façon, tout en nous captivant presque comme un thriller, ce film nous interroge en nous faisant entrevoir autre chose que les apparences.

8,5/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

Le Retour du Heros

LE RETOUR DU HÉROS

Un film de Laurent Tirard.

Le point de départ du film pourrait être formulé à la manière d’une question très classique de morale telle qu’on en propose à l’examen de philosophie du baccalauréat, quelque chose comme « est-il permis de mentir pour sauver la vie d’autrui ? ». La comparaison s’arrête là car, bien sûr, suggérer des réponses à cette question dans un film, et qui plus est dans une comédie, se révèle mille fois plus agréable que la lecture de n’importe quelle copie, y compris celle de l’élève le plus doué en matière de raisonnements philosophiques. On ne sera pas étonné, d’ailleurs, de découvrir que l’énoncé du mensonge initial, dans le film, même formulé avec les meilleures intentions du monde, entraîne quasi automatiquement la survenue d’un deuxième mensonge, puis d’un troisième, et ainsi de suite dans un enchaînement d’affabulations sans fin. Autrement dit, proférer un mensonge, même pour le bien d’autrui, peut avoir des conséquences redoutables que, bien sûr, on n’avait pas prévues.

Pourtant, lorsque Elisabeth (Mélanie Laurent) ose son premier mensonge pour le salut de sa sœur Pauline (Noémie Merlant), elle semble avoir conscience de s’aventurer dans quelque chose d’insensé qu’elle ne saura pas maîtriser. La suite du film ne lui donne que trop raison. Pauline étant tellement affligée de n’avoir aucune nouvelle de son fiancé le capitaine Neuville (Jean Dujardin), censé être parti combattre dans les armées de Napoléon, Elisabeth a cru bon de rédiger une lettre signée du nom de ce dernier. Le résultat ne se fait pas attendre : Pauline reprend goût à la vie. Certes, mais que peut faire Elisabeth, sinon d’écrire et d’écrire encore, faisant passer, au fil des lettres, le disparu pour un véritable héros ?

Cela pourrait continuer longtemps encore, lorsque l’impensable se produit : le prétendu héros des batailles napoléoniennes est de retour ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il ne ressemble guère au portrait qu’a imaginé Elisabeth en rédigeant de fausses lettres ! C’est alors que le film prend une dimension nouvelle, les mensonges d’Elisabeth engendrant l’imposture de Neuville. Car, pour ce dernier, le choix est vite fait : la famille d’Elisabeth et de Pauline ne demande qu’à croire à son héroïsme, tandis qu’ailleurs il n’a d’autre statut que celui d’un vagabond dérobant du poisson cru à l’étal des marchands pour le dévorer à pleines dents ! Mieux vaut, évidemment, parader et faire le bravache chez ceux qui ne demandent qu’à croire au récit de ses invraisemblables exploits. Sous les yeux effarés d’Elisabeth (elle seule sachant la vérité), de Neuville s’en donne à cœur joie, entraînant l’histoire dans des scènes de fanfaronnade et de marivaudage aux dialogues ciselés comme il le faut.

Le film est si bien écrit, dirigé et joué qu’on se régale d’un bout à l’autre. Nul besoin de souligner les qualités de jeu de Jean Dujardin et Mélanie Laurent. Mais on remarquera aussi l’excellente prestation de Noémie Merlant qui, de film en film, s’affirme comme une actrice très talentueuse et très complète, capable de se distinguer dans le drame (par exemple dans « Le Ciel attendra » de Marie-Castille Mention-Schaar en 2016) comme dans la comédie.

8,5/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180205 – Cinéma

Une saison en France

UNE SAISON EN FRANCE

Un film de Mahamat-Saleh Haroun.

« J’étais un étranger et tu m’as accueilli ». Cette phrase, Abbas (Eriq Ebouaney) l’a écrite dans la lettre qu’il a laissée à Carole (Sandrine Bonnaire), la femme qu’il a rencontrée en France et qui, en effet, lui a ouvert non seulement sa porte mais son cœur. Abbas, tout comme son frère Etienne (Bibi Tanga), ont dû fuir leur pays, la République centrafricaine en proie à la guerre civile. Tous deux sont des lettrés, ils aiment la littérature (parmi leurs livres, on aperçoit, entre autres, « Les Essais » de Montaigne et « Ulysse » de James Joyce). À Bangui, le premier enseignait la littérature et le second la philosophie. Mais en France, le pays où ils ont trouvé un refuge précaire, que faire sinon exercer un travail de survie ? Abbas doit se contenter de travailler sur un marché (là même où il rencontre Carole) et Etienne ne trouve rien de mieux que de faire le vigile.

Tous deux tentent comme ils peuvent de reconstruire leur vie. Abbas donne, dans un premier temps, l’impression de s’en sortir, lui avec ses deux enfants qu’il a réussi à scolariser. Mais ses nuits sont hantées de cauchemars, il voit et revoit sa femme morte au cours de leur fuite. Quant à ses enfants, il n’a rien à leur faire manger que sempiternellement des omelettes. La vie devient de plus en plus difficile au point qu’il faut se résoudre à quitter un bel appartement pour se contenter d’un studio loué par un marchand de sommeil, un studio qui semble un palais si on le compare à la misérable cabane construite sur un terrain vague que Etienne a élu pour domicile. Mais un studio qui n’est peut-être bien, lui aussi, qu’un asile très précaire.

La seule planche de salut pour pouvoir vraiment reconstruire sa vie, ce serait d’obtenir le droit d’asile. Mais dans la France d’aujourd’hui, ce n’est pas quelque chose qu’on obtient si facilement. Y a-t-il un espoir de régularisation ou faudra-t-il vivre encore et encore en se cachant et en prenant la fuite ? Même le secours de Carole, l’amie, l’hôtesse bienveillante, risque de ne pas suffire à éviter les drames.

En filmant cette histoire ô combien d’actualité, le Tchadien Mahamat-Saleh Haroun n’a nullement cherché à nous faire pleurer à bon compte. Le but n’est pas de faire verser des larmes de crocodile, mais de changer les regards. Bien sûr qu’il y a des drames et de l’émotion dans ce film, mais il y a aussi de la douceur et de la tendresse, et il y a aussi et surtout de la dignité. Quand Abbas et ses deux enfants se mettent autour d’une table pour fêter l’anniversaire de Carole, aussi pauvres soient-ils, chacun d’eux offre son cadeau. Une scène comme celle-là, d’apparence toute simple, en dit long sur la dignité de ces personnes.

8/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180131 – Cinéma

Sparring_comp

SPARRING

Un film de Samuel Jouy.

Je ne sais pourquoi l’on désigne parfois la boxe par l’expression de « noble art ». Ce qui est certain, c’est qu’au sortir de ce film on n’est pas le moins du monde tenté de parler de noblesse. Ici, ça frappe et ça cogne et il n’y rien d’exaltant là-dedans. De plus, pour la majorité des boxeurs, comme pour Steve (Mathieu Kassovitz), il faut se résoudre à perdre la plupart des combats. La quarantaine passée, le voilà qui, dès le début du film, sort du ring après un nouvel échec, le visage tuméfié par les coups. Pourtant, rentré chez lui, la violence laisse place à la plus grande douceur : Steve s’introduit dans la chambre où dorment ses deux enfants et prend le temps de les border.

Toute l’authenticité et même la beauté du film de Samuel Jouy, après tant d’autres films qui ont déjà traité du monde de la boxe et souvent avec talent, vient de là, de cette antinomie entre une réalité brutale et une autre réalité faite de bienveillance, d’amour paternel. À son âge, Steve sait qu’il va devoir cesser les combats et il s’apprête à raccrocher les gants après avoir boxé une cinquantième fois. Mais c’est sans compter sur l’amour débordant qu’il ressent pour sa fille Aurore (Billie Blain). Les supposés dons de pianiste de cette dernière ne pourront s’épanouir que dans la mesure où elle pourra jouer quotidiennement à la maison. Or ce n’est pas la maigre rémunération que Steve reçoit en faisant le serveur dans un restaurant qui peut lui suffire pour acheter un piano.

Afin de gagner l’argent nécessaire, Steve en vient donc à proposer ses services en tant que sparring-partner, autrement dit en servant de partenaire à un champion de boxe pendant ses entraînements : un boulot risqué qui en a conduit plus d’un à perdre définitivement sa santé. La réaction de Marion (Olivia Merilahti), la femme de Steve, ne se fait pas attendre : « Si tu finis ta vie comme un légume, lui dit-elle, ne compte pas sur moi pour te servir d’infirmière ! ».

Rien n’y fait, Steve est déterminé à tout donner à sa fille. Pourtant, quand cette dernière lui demande d’assister à ses entraînements, il s’y refuse. Le monde de la boxe n’est pas seulement violent : s’il n’y avait que les coups à endurer, ce ne serait pas si grave ! Mais le pire, ce sont les humiliations inhérentes à un sport qui se présente d’abord et avant tout comme un spectacle. Quand un champion peut rabaisser son partenaire, il y a peu de chance qu’il s’en prive.

On n’oubliera pas de sitôt les regards croisés du père et de la fille. Les scènes les plus émouvantes du film s’inscrivent dans les yeux de l’un et de l’autre : dans le regard d’Aurore passant de l’admiration pour un père à la prise de conscience des réalités les plus cruelles lui étant réservées ; le regard de Steve épris de tendresse pour sa fille au point de chercher à la préserver de trop de désillusions. Grâce à sa mise en scène toujours juste, le film nous touche irrésistiblement.

8/10

 Luc Schweitzer, ss.cc.

20180117 – Cinéma

Le rire de ma mère

LE RIRE DE MA MÈRE

Un film de Colombe Savignac et Pascal Ralite.

« Les enfants nous regardent ». Le titre de ce film de Vittorio De Sica, de 1944, était présent dans mon esprit tandis que je découvrais cette oeuvre mêlant subtilement gravité et  légèreté sous les yeux d’un jeune garçon prénommé Adrien (Igor Van Dessel). Les enfants regardent et perçoivent bien davantage que ce qu’on veut leur dire. Dans les deux films, on a affaire à un enfant dont les parents sont séparés, mais la comparaison s’arrête là. Le vrai ressort dramatique du « Rire De Ma Mère » ne se trouve pas tant dans la mésentente des parents d’Adrien, mésentente d’ailleurs très relative, ni dans le fait que le père (Pascal Demolon) ait une nouvelle compagne, Gabrielle (Sabrina Seyvecou), mais dans une réalité plus insidieuse et, en l’occurrence, fatale qui s’appelle cancer.

Marie (Suzanne Clément), la mère d’Adrien, s’affirme, dès la première scène du film, comme une femme de caractère qui n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Elle manifeste un désir de vivre sans compter, quitte à brûler sa vie par les deux bouts, tout en prenant soin de cacher à Adrien la vérité, c’est-à-dire le cancer, le mal qui la ronge et la détruit. Mais le jeune garçon de 11 ans n’est pas dupe ; son regard a perçu autre chose que ce qu’on veut lui montrer et il a compris qu’il se passe quelque chose de grave. Il l’a si bien compris et il en est si perturbé qu’il devient de plus en plus introverti et imprévisible dans ses réactions. Son travail scolaire s’en ressent.

Faire un film sur un sujet aussi cruel que celui de la maladie et de la mort d’une mère est risqué. Pourtant les deux cinéastes qui en signent la réalisation ont parfaitement réussi à éviter de la rendre pesante. Au contraire, malgré son sujet et ne serait-ce qu’à cause du caractère entier de la mère, le film est plein de vitalité, sans cependant éluder aucune des tensions dramatiques qu’on est en droit d’attendre. Tous les personnages sont criants de vérité. D’une certaine façon, la maladie de Marie est l’occasion d’un rapprochement de tous les protagonistes. Et c’est aussi l’occasion d’une recherche de vérité. Le psychologue consulté a beau jeu de dire au père d’Adrien qu’il faut préparer l’enfant à l’inéluctable, mais comment trouver les mots et les phrases qui conviennent ? Il y a de quoi être déboussolé.

Bien des remarques seraient à faire sur les subtilités du scénario. Je me contente de n’en relever qu’une seule. C’est une excellente idée, m’a-t-il semblé, que d’avoir ponctué le film avec la préparation et la représentation de « L’Oiseau bleu », la pièce féerique et symboliste de Maurice Maeterlinck (1908).  Adrien s’étant inscrit à un cours de théâtre, c’est en effet cette pièce qui est proposée et répétée, pièce qui raconte la recherche par deux enfants d’un oiseau fabuleux censé guérir une petite fille de sa maladie. Y a-t-il aussi un « oiseau bleu » dans la vie réelle ? Et que peut-il accomplir si on le trouve ? Guérir la mère d’Adrien ? Ou plutôt aider à surmonter les peurs ? N’est-ce pas là le meilleur des cadeaux pour délivrer le jeune garçon de ses blocages ?

8/10

Luc Schweitzer, ss.cc.

20180106 – Cinéma

Coeurs purs

CŒURS PURS

Un film de Roberto De Paolis.

« Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu ». Parmi les jeunes gens qui fréquentent assidûment leur paroisse d’un des quartiers de Rome ou de sa périphérie, il en est qui arborent fièrement cette béatitude imprimée sur leur t-shirt comme un slogan. Le prêtre chargé de leur catéchèse ne manque d’ailleurs pas de leur expliquer que cette pureté du cœur n’est pas sans lien avec la pureté du corps. Autrement dit, pas de rapports sexuels avant le mariage !

En vérité, fort heureusement, ce prêtre, qui réapparaît plus tard au cours du film, commentant l’épisode de la femme adultère, se révèle capable de tenir un discours de bienveillance et de miséricorde et non pas uniquement de fermeté. Et c’est l’un des points forts de ce film que de mettre en scène des personnages bien plus complexes que ce que pourrait faire craindre la simple lecture du synopsis. Il en est ainsi d’Agnese, l’une des jeunes filles membres de cette paroisse, par ailleurs l’un des deux personnages principaux du long-métrage. Sa volonté de rester intacte jusqu’au mariage, elle la tient davantage de sa mère que du prêtre. Ou, en tout cas, c’est par le canal de sa mère, une femme possessive, autoritaire, voire brutale, que se transmet à elle l’obsession de la pureté.

Pourtant l’on sait, dès la première scène du film, que, bien qu’elle apparaisse ensuite fervente pratiquante comme sa mère, Agnese peut aussi s’adonner à des actes faibles, voire indignes. Sa rencontre avec Stefano, un garçon un peu plus âgé qu’elle, elle la doit précisément à cela. Lui, on devine aussitôt qu’il a déjà dû pratiquer plus d’un délit, tout en essayant de se racheter en vivant d’un travail stable. Mais lui aussi, comme Agnese, il n’est pas possible de l’enfermer dans un seul mot ou une seule catégorie: on le devine capable de dureté et on le découvre capable d’indulgence.

Il est vrai que sa relation avec Agnese, quand elle se concrétise, ne tarde pas à tourner à la romance. Dans le cadre du travail, c’est autre chose : car le voilà gardien d’un parking séparé d’un camp de gitans par un simple grillage. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les rapports avec ces derniers sont tendus. Or, semblable à Agnese qui a affaire à une mère autoritaire, Stefano doit tenir compte d’un chef qui n’a pas l’intention de lui faire de cadeaux.

On peut affirmer, me semble-t-il, que le principal sujet du film est la peur de l’autre, la peur de l’étranger qui risque d’enfreindre un interdit et de pénétrer un espace vierge : peur d’Agnese qui, bien que séduite par Stefano, ne veut pas perdre son hymen au risque d’encourir la colère de sa mère ; peur de Stefano qui, bien qu’ayant vu avec stupéfaction Agnese et sa mère venir en aide aux gitans au nom de leur charité chrétienne, ne veut pas laisser ces derniers pénétrer sur le parking au risque de s’attirer les foudres de son chef et de perdre son emploi. Mais qu’advient-il précisément lorsque les barrières sont franchies et les territoires vierges pénétrés ?  C’est ce que l’on découvre dans ce film tourné au plus près des personnages et servi par des acteurs d’un naturel stupéfiant.

8/10

Luc Schweitzer, ss.cc.